25 June 2026FR — This article is available in French.
Sur les traces de Michael Jackson
Un matin gris de janvier 1997, les commerçants de la Grande-Rue, à Vevey et à Montreux, se passèrent le mot au sujet d’un client singulier. Menu, la voix douce, presque entièrement dissimulé : un masque chirurgical bleu sur le bas du visage, un chapeau enfoncé, des lunettes noires. Il essaya des chaussures soldées, entra dans une boulangerie, flâna dans un bazar. Il signa quelques autographes. Et il laissa derrière lui une question que le journal local imprima deux jours plus tard : « Ils auraient vu Michael Jackson… »
Ils l’avaient vu. Pour comprendre comment l’artiste le plus célèbre du monde en était venu à arpenter masqué ces rues du bord du lac, il faut remonter près de vingt ans en arrière, jusqu’à une station enneigée des Alpes. Pendant trois décennies, Michael Jackson est revenu dans cette Suisse romande : pour enregistrer, pour jouer, pour se cacher, et surtout pour s’asseoir à la table de la famille dont il vénérait le patriarche depuis l’enfance.
1979 : tout commence dans la neige
En février 1979, The Jacksons, Michael parmi eux, montent à Leysin pendant leur Destiny Tour. Les 14 et 15 février, ils y tournent des séquences pour deux émissions de télévision et présentent leur nouvel album dans un décor de neige et de chalets, cadre incongru pour un groupe de Gary, dans l’Indiana. Le soir du 15, ils redescendent jouer au Victoria Hall de Genève.
Une visite brève, facile à oublier. Mais la graine était semée.
1988-1997 : trois visites au Manoir de Ban
Michael Jackson admirait Charlie Chaplin depuis l’enfance. Chaplin a passé ses vingt-cinq dernières années au Manoir de Ban, à Corsier-sur-Vevey, et il est mort en 1977. Les deux hommes ne se sont jamais rencontrés. En juin 1988, en tournée en Europe, Jackson est reçu au manoir par sa veuve, Oona.
La visite eut lieu le 17 juin 1988, au lendemain de son concert du Bad Tour à Bâle. Elle avait été préparée par Géraldine Chaplin, fille aînée de Charlie, qui avait rencontré le chanteur à l’un de ses spectacles et l’avait entendu dire son amour pour son père. Elle s’était tournée vers un ami de la famille, l’artiste de cirque Rolf Knie, qui joignit Jackson à son hôtel bâlois.
Selon le récit de Rolf Knie, la star arriva en retard, s’étant perdue en chemin, et téléphona d’une station-service de Vevey pour s’excuser. Il vint sans gardes du corps, accompagné d’un seul assistant, et parut à son hôte timide et extrêmement poli : il attendit qu’Oona s’assoie avant de prendre place, et n’osa même pas demander un Pepsi. Dans le bureau de Chaplin, il posa pour des photographies en tenant deux de ses Oscars. En bas, parmi les bobines, les livres et les affiches des archives, Knie dit avoir rarement vu quelqu’un d’aussi bouleversé : Jackson connaissait chaque film, chaque livre, chaque détail.
Il revint. Laura Chaplin, la petite-fille, se souvient de trois visites en tout, « comme un enfant ». Jackson disait de la première qu’elle avait réalisé un rêve d’enfance ; en remerciement, Oona fit envoyer deux cygnes blancs à son ranch de Neverland. La rumeur veut qu’il ait ensuite tenté d’acheter la maison, et que la famille ait refusé. Le manoir est aujourd’hui le musée Chaplin’s World, où une figure de cire de Jackson est exposée.
1988-1997 : sur scène à Lausanne
Jackson n’a jamais chanté à Montreux même. Mais trois fois, il est monté sur scène un peu plus à l’ouest, à Lausanne. Le 19 août 1988, il réunit 45 000 personnes au stade de la Pontaise pour le Bad World Tour. Il revint le 8 septembre 1992 avec le Dangerous Tour, puis le 20 juin 1997 pour le HIStory World Tour, devant quelque 35 000 spectateurs.
1993-2006 : un refuge à Gstaad
Si Lausanne fut la scène, Gstaad fut le refuge. La station de l’Oberland bernois n’est pas sur la Riviera, mais le train du MOB y monte directement depuis Montreux, en une heure et demie de voyage panoramique : c’est une excursion à la journée, comme Lausanne dans l’autre sens, et cela explique que les artistes de passage sur le lac y avaient leurs habitudes.
Jackson arriva à Gstaad au lendemain de son concert de Tenerife et y resta du 27 septembre au 2 octobre 1993, en pleine tournée Dangerous et sous la première vague de fausses accusations. Il se réfugia dans le chalet Ariel, que son amie Elizabeth Taylor avait acheté en 1962 et qui devint sa base européenne ; elle le garda jusqu’à sa mort, en 2011.
Il était aussi un familier du Gstaad Palace. En 2006, après une visite à Elizabeth Taylor, il envisagea de racheter l’hôtel. Le directeur, Andrea Scherz, lui proposa la Penthouse Suite ; le chanteur voulait le bâtiment entier, dont les tours de dessin animé lui rappelaient les châteaux d’un livre de son enfance. « Pourquoi voudriez-vous acheter l’hôtel ? » demanda Scherz. « Parce que je l’aime », répondit-il.
Janvier 1997 : un studio au bord du lac
Vient alors le chapitre le plus discret et le plus fécond. En janvier 1997, Jackson passe deux semaines à Montreux pour terminer « Blood on the Dance Floor », posant ses dernières retouches au Mountain Studios, à l’intérieur du Casino. Le choix n’est pas un hasard : on dit qu’il fut attiré par le calme de la ville, cette même tranquillité qui avait conduit Freddie Mercury et Queen à enregistrer là avant lui, dans les mêmes pièces, face à la même eau.
Il installe ses quartiers au Fairmont Le Montreux Palace, dans la suite que l’on appelle aujourd’hui la suite Quincy Jones. Mais la paix fut de courte durée : dès que sa présence fut connue, des admirateurs arrivèrent de l’étranger, et Jackson prit l’habitude de sortir par des portes discrètes, dont l’entrée du personnel.
Le Mountain Studios n’existe plus comme studio de travail, mais la salle est restée : c’est aujourd’hui la Queen Studio Experience, petite exposition gratuite consacrée au groupe qui posséda ces murs pendant des années.
Janvier 1997 : aperçu en ville
Entre deux séances, Jackson parcourait les deux villes à pied, masqué et chapeauté. Sur la Grande-Rue de Montreux, il entra au Cadeau Impossible, la boutique voisine de son hôtel ; au Tabashop, au numéro 46 ; et au Bazar Suisse, au numéro 24, où il acheta, détail presque trop étrange pour être inventé, une poupée Barbie et une paire de menottes. À Vevey, on le vit au magasin de chaussures Bally et à la boulangerie Saley, rue du Lac.
Le temps a clairsemé la carte. Le Cadeau Impossible, Bally et Saley ont fermé. Le Tabashop et le Bazar Suisse, eux, sont toujours là.
15 janvier 1997 : le visiteur masqué
La presse locale avait tout saisi sur le moment. Le 15 janvier 1997, La Presse Riviera/Chablais consacra une page aux apparitions, sous le titre « Ils auraient vu Michael Jackson… ». Trois vendeuses y posent avec l’autographe qu’il leur avait signé la veille : Célia Kahrs, Emilia Ardilio et Elisabeth Bonzon. Toutes décrivaient la même silhouette : menue, masquée de bleu, essayant des chaussures soldées, entrant dans une boulangerie, signant son nom au Tabashop.
Les journalistes eux-mêmes posaient la question : pourquoi ici ? Leurs hypothèses, imprimées à l’époque, ont tenu : les séances au Mountain Studios, un lien personnel avec Eugène Chaplin, et l’attrait tout proche de Gstaad.
Janvier 1997 : le matin d’une admiratrice
Françoise Thierry, admiratrice française alors quinquagénaire, apprit que Jackson était à Montreux pour travailler et fit le voyage. Elle ne trouva qu’une poignée de fans devant l’hôtel. Un matin, une agitation soudaine annonça son départ, cette fois par l’entrée principale : il passerait devant eux. Une jeune fille aveugle attendait aussi, au bras de sa mère.
Au lieu du « Attendez, attendez ! » habituel, le garde du corps leur fit signe d’approcher. Jackson s’avança calmement, accepta leurs cadeaux, baissa ses lunettes, posa pour des photographies. Croulant sous les présents, il rit, « Oh, I can’t hold… », puis les remercia de cette voix douce restée célèbre : « Thank you, oh, thank you for the presents ! »
2000 : la maison qu’il faillit acheter
Dès un entretien de 1995, Jackson disait trouver la Suisse magnifique et pouvoir imaginer y vivre un jour. À l’été 2000, la Tribune de Genève rapporta qu’il avait visité plusieurs domaines au bord du lac, dans le canton de Vaud, dont le petit château Solveig à Gland, à trois quarts d’heure de Montreux. Le fils du propriétaire se souvenait que Jackson lui avait dit vouloir acheter dans la région. Une autre propriété, estimée à 24 millions de francs, lui aurait échappé parce que les règles de protection du patrimoine interdisaient le mur d’intimité qu’il souhaitait.
La recherche ne s’arrêta pas au Léman. En 2006, la presse britannique rapporta qu’il négociait l’achat du château Gütsch, ancien hôtel de trente et une chambres qui domine Lucerne, pour sept millions de dollars. Le courtier Kurt Illi, alors âgé de septante ans, le disait « sérieusement intéressé ».
2019 : la famille revient, Janet à Montreux
Michael est mort en 2009, mais l’histoire familiale continua. Le 30 juin 2019, sa sœur cadette Janet Jackson faisait ses débuts au Montreux Jazz Festival, à l’Auditorium Stravinski, quelques mois après son entrée au Rock and Roll Hall of Fame.
La soirée réservait une surprise. À 20 h 20, une silhouette familière s’avança lentement sur scène : Quincy Jones. Le producteur des plus grands disques de Michael, devenu une institution du festival, était venu la présenter lui-même. « Vous allez voir un être humain exceptionnel », dit-il au public. « Je la connais depuis qu’elle a 12 ans. Accueillez ma petite sœur : Janet Jackson. »
Ce que la région garde : Quincy Jones
Quincy Jones a produit les trois albums, « Off the Wall » (1979), « Thriller » (1982) et « Bad » (1987), qui firent d’un jeune interprète doué la star pop du siècle. Ami proche de Claude Nobs, il fut directeur artistique du Montreux Jazz Festival de 1991 à 1993 et revint presque chaque été jusqu’à sa mort, en novembre 2024. En 2018, la ville lui remit sa médaille d’honneur et donna son nom à la grande salle du centre de congrès. L’année suivante, lors de la dernière soirée du festival 2019, une statue de bronze grandeur nature signée du sculpteur Marco Zeno fut inaugurée dans les jardins du Fairmont Le Montreux Palace, remplaçant un buste offert à Claude Nobs en 2008. Elle se dresse dans le jardin de l’hôtel même où Jackson dormit en 1997, dans la suite qui porte aujourd’hui le nom de Quincy.
Ce que la région garde : le mur
Devant le Casino, autour de l’ancienne entrée du studio aujourd’hui condamnée, court une vaste fresque couverte des écritures de visiteurs venus du monde entier. C’est officiellement un hommage à Freddie Mercury et à Queen. Mais parmi les messages à Freddie, un œil attentif trouve aussi des mots adressés à Michael, laissés par des fans venus marcher sur ses traces.
Trente ans de retours au bord du même lac
Entre un homme masqué dans un magasin de chaussures de Vevey et un producteur de bronze dans un jardin d’hôtel tient tout l’arc de la vie suisse de Michael Jackson : privée et publique, joyeuse et tourmentée, revenant toujours au même lac. Elle a commencé dans la neige au-dessus de Leysin en 1979 et a connu son moment le plus tendre au manoir dominant Vevey, où une jeune star timide a vécu un rêve porté depuis l’enfance. Il a enregistré ici, joué ici, s’est caché ici, et a bien failli s’y installer.
La sortie du biopic « Michael », réalisé par Antoine Fuqua avec son neveu Jaafar dans le rôle titre, remet l’artiste au cinéma et dans les conversations. Son histoire suisse méritait d’être racontée depuis le début.
La bande-annonce du biopic « Michael ».
Sources : presse suisse de l’époque (La Presse Riviera/Chablais, Tribune de Genève), archives des communautés de fans, et témoignages de proches de la famille Chaplin.