Visual arts
Irena Sedlecká
Formée à Prague pour glorifier l’ouvrier héroïque, Irena Sedlecká (1928-2020) signe à Montreux la statue de Freddie Mercury, image la plus reproduite du rock. La sculptrice tchèque décroche le prix d’État à sa sortie de l’Académie des beaux-arts, puis le prix Lénine, avant de fuir la Tchécoslovaquie en vieille voiture avec ses trois enfants. À Londres, elle devient portraitiste des scènes de théâtre et d’opéra ; c’est par ce chemin qu’elle entre dans l’orbite de Queen. En 1996, son bronze de trois mètres s’installe sur les quais, un bras tendu vers le lac, à l’image de Freddie Mercury. Trente ans plus tard, les Freddie Days réunissent sa famille pour raconter la main derrière l’image.
Irena Sedlecká : du réalisme socialiste à la statue de Freddie Mercury
Prague, le prix d’État et les reliefs du Musée Lénine
Irena Sedlecká naît le 7 septembre 1928 à Plzeň, en Tchécoslovaquie. Elle entre à l’Académie des beaux-arts de Prague, où elle a pour maîtres le sculpteur Karel Pokorný et l’historien de l’art V. V. Štech. Elle en sort en 1949 avec le prix d’État de la promotion.
En 1952, l’année où elle épouse le sculpteur Ludvík Kodym, son premier mari, elle reçoit le prix Lénine pour la sculpture. Avec deux confrères, dont Kodym, elle remporte le concours des reliefs destinés aux murs du Musée Lénine de Prague. Sa main a donc d’abord servi le réalisme socialiste, celui qui met l’ouvrier debout et le regard vers l’avenir.
C’est là le paradoxe qui traverse toute sa carrière. La sculptrice que le régime distingue pour son art de la figure héroïque façonnera, quarante ans plus tard, la pose la plus glam du rock : un chanteur seul, poing levé, offert à la foule. Le même métier, le corps qui affirme, au service de deux mondes que tout oppose. Entre les deux, il n’y a ni reniement ni ironie déclarée : seulement une main qui a appris tôt à donner du geste à une silhouette, et qui retrouvera cet outil quand le sujet aura changé de camp.
Une fuite en vieille voiture
Elle part vers 1966. La famille traverse la Yougoslavie sous prétexte de vacances en camping, dans une voiture fatiguée. Les trois enfants ne figurent pas sur les passeports ; un couple d’Italiens rencontré sur la route leur fait franchir la frontière avec leurs propres papiers. Suivent l’Italie, la France, puis plusieurs mois à Paris pendant que son mari négocie les visas pour la Grande-Bretagne.
Son deuxième mari, le pédiatre Stefan Drexler, rentre en Tchécoslovaquie après 1968. Elle reste. Elle épousera plus tard, à la fin de sa vie, le sculpteur tchèque Franta Belsky, disparu en 2000.
Londres : les visages du théâtre
À Londres, Irena Sedlecká installe d’abord son atelier à Kentish Town, puis dans un ancien poulailler désaffecté d’une zone industrielle de Bushey, près de Watford, dans le Hertfordshire. Elle vivra à Sutton Courtenay, dans l’Oxfordshire, jusqu’en 2016. Sa première commande privée britannique date de 1975 : une Madone en résine de septante centimètres, pour une habitante de Walthamstow.
Membre de la Society of Portrait Sculptors, où elle expose dès 1967, puis Fellow de la Royal British Society of Sculptors, elle se fait une place par le portrait. Sa galerie de têtes traverse la scène britannique : John Gielgud en Hamlet, Laurence Olivier, Maria Callas, Joan Sutherland, Donald Sinden en Othello, Kenneth Williams, Nigel Hawthorne, Paul Eddington, Richard Briers. Une partie de ces bustes est réalisée pour l’acteur et collectionneur Richard Bebb, qui rassemble alors les visages du théâtre britannique en une galerie privée. C’est ce répertoire de comédiens et de chanteurs qui, de fil en aiguille, la mènera jusqu’à un studio d’enregistrement de Montreux.
D’autres commandes, moins liées à la scène, complètent ces années : le présentateur Ted Moult, le footballeur Bobby Charlton, le photographe Lord Lichfield, l’ingénieur Frank Whittle, inventeur du turboréacteur. Le conservateur Peter Cannon-Brookes la comptait, en son temps, parmi les sculptrices figuratives d’origine tchécoslovaque les plus remarquables actives en Grande-Bretagne. Un jugement de métier, venu d’un musée, pour une artiste qui travaillait alors loin des grandes galeries londoniennes.
Dave Clark, Laurence Olivier et l’orbite de Queen
Le maillon décisif est une tête géante. Pour la comédie musicale « Time » de Dave Clark, au Dominion Theatre de Londres, la sculptrice modèle la tête monumentale de Laurence Olivier, qui apparaît dans le spectacle sous cette forme. Dave Clark, ami de Freddie Mercury, connaît donc son travail. C’est lui qui la recommande au groupe quand vient l’idée d’un mémorial. Une commande de théâtre ouvre la porte d’un projet de rock.
La commande
Freddie Mercury meurt le 24 novembre 1991. L’emplacement de ses cendres est resté secret ; il n’existe aucun lieu où se recueillir. Les membres survivants de Queen et les exécuteurs de la succession décident alors d’un mémorial en bronze. Autour du projet gravitent Richard Gray, directeur artistique du groupe, et Jim Beach, son manager. Le monument devra tenir lieu de tombe visible, là où la tombe manque. Ni un disque ni un concert-hommage ne remplissent cette fonction. Il faut un endroit fixe, à visiter.
Le modelage
Le travail dure environ un an. Sur les maquettes, la sculptrice grave sa signature, « SEDLECKA », et l’année, « 94 ». Elle choisit une pose précise : le bras droit tendu vers le ciel, le poing fermé, le micro sans pied dans la main gauche, la jambe en appui. C’est le Freddie Mercury de Wembley, celui de l’été 1986, saisi au moment où il tient le stade au bout de son bras. De l’argile au moule, du moule à la fonte, elle porte une silhouette de trois mètres.
Ce choix de pose n’a rien d’anodin pour une sculptrice formée au portrait de scène : plutôt qu’un visage figé dans le silence, elle retient l’instant du geste public, celui que des dizaines de milliers de spectateurs de Wembley avaient vu en direct. C’est ce moment-là, et pas un autre, qu’elle décide de couler dans le bronze.
Pourquoi Montreux et pas Londres
La destination première était Londres. Les démarches auprès des autorités britanniques n’aboutissent pas. L’œuvre prend alors la route de Montreux, la ville où Queen possédait le Mountain Studios, au Casino de Montreux, et où le chanteur avait ses habitudes. La statue s’installe place du Marché, face au lac, à quelques pas des Freddie Tours.
25 novembre 1996 : le dévoilement sous la pluie
Le dévoilement a lieu le 25 novembre 1996, place du Marché, sous la pluie. C’est Brian May qui découvre le bronze, entouré de Roger Taylor, des parents du chanteur, Jer et Bomi Bulsara, de sa sœur Kashmira et de son mari Roger Cook, de son assistant Peter Freestone, de Montserrat Caballé, avec qui Freddie Mercury avait enregistré « Barcelona », et de la sculptrice elle-même. La Statue de Freddie Mercury et son épitaphe se lisent en détail sur la fiche du lieu. Ce qui appartient à la sculptrice, c’est la signature gravée dans le bronze du socle, au bas de la silhouette : la marque de la main, à hauteur de regard.
L’après : le Dominion, les éditions, Trafalgar Square
La silhouette de Montreux a essaimé. C’est elle qui a servi de modèle à la grande statue illuminée dressée au-dessus du Dominion Theatre de Londres pendant les douze ans d’exploitation de « We Will Rock You ».
Parallèlement, des éditions réduites en bronze, hautes d’environ trente-six centimètres, sont tirées à partir de 1994-1995, numérotées en chiffres romains sur dix exemplaires et frappées de la mention « © Mercury Songs Ltd. ». En 2023, l’une d’elles est passée chez Sotheby’s à Londres, lors de la vente « Freddie Mercury : A World of His Own », pour environ 66 587 dollars. C’est le record de l’artiste en vente publique.
En 2010, l’idée d’un retour londonien resurgit d’un côté inattendu. L’artiste Aleksandra Mir se lie avec Irena Sedlecká et, au printemps suivant, mène avec elle une série d’entretiens. Il en sort une monographie et une proposition non sollicitée, « Freddie on the Plinth » : ramener la statue à Londres, en prêt d’un an, pour l’installer sur le quatrième socle vide de Trafalgar Square. Le projet n’a pas abouti, mais il a laissé la source la plus directe qui soit sur le travail de la sculptrice : sa propre parole, recueillie de son vivant.
Exposée aux embruns du lac et déjà vandalisée, la statue a été restaurée par la Ville de Montreux vers 2010. C’est l’un des rares gestes d’entretien visibles sur un monument que la ville n’a, par ailleurs, jamais cessé de laisser en libre accès sur la place publique.
Irena Sedlecká meurt le 4 août 2020 à Londres, à nonante et un ans. Queen et le site officiel de Freddie Mercury lui rendent alors hommage, rappelant que sa statue reçoit chaque année des dizaines de milliers de visiteurs sur les quais de Montreux.
Ce qu’elle a laissé ailleurs
Montreux n’est pas son seul bronze visible dans la rue. À Londres, son Beau Brummell se dresse à l’entrée sud du Piccadilly Arcade, sur Jermyn Street ; la maquette porte la signature « SEDLECKA / 94 » et la statue, dévoilée en novembre 2002 par la princesse Michael de Kent, est datée « Sedlecka 2002 ». Pour l’éditeur Felix Dennis, son mécène des dernières années, elle réalise un Conan Doyle assis auprès de Sherlock Holmes et une Emily Dickinson, tous deux plus grands que nature. Ses bronzes de galerie, une Ophélie, un Baudelaire, une « Expectation » d’après Schönberg, sortent de la fonderie Pangolin. En 1992, une exposition consacrée à cinq sculpteurs tchèques et slovaques émigrés, à l’ambassade de Tchécoslovaquie à Londres, avait déjà réuni une part de son œuvre.
Sur les quais de Montreux, sa statue voisine avec d’autres bronzes musicaux : les bustes de Miles Davis et de Richard Strauss signés Bernard Bavaud, ceux du jardin du Palace par Marco Zeno. Trois mains différentes, trois manières de figer un visage ou un geste dans le métal. De cette ville de bronzes, Sedlecká signe le plus visité, celui devant lequel des files se forment chaque jour, celui qu’on photographie depuis le lac, celui dont l’ombre tombe sur l’eau au bon moment de l’après-midi.
2026 : l’Estate à Montreux pour les trente ans de la statue
Lors de l’édition 2026 des Freddie Days, du 2 au 6 septembre, deux anniversaires se répondent : les huitante ans de la naissance de Freddie Mercury, né le 5 septembre 1946, et les trente ans de la statue.
Le jeudi 3 septembre 2026, à 11 h et à 13 h 30, le Byron Hall de l’Hôtel Eden Palace au Lac accueille une conférence consacrée à la sculptrice. L’Irena Sedlecká Estate, qui représente sa famille, y prend la parole : ses enfants, qui ont directement contribué à son travail, livrent leur regard sur l’œuvre de leur mère et des détails inédits sur la fabrication du monument. À leurs côtés, Sam R. M. Geden, qui prépare un livre sur l’histoire des statues de Freddie Mercury, et Jim Jenkins, co-auteur de « Queen As It Began » et historien du groupe depuis plus de cinquante ans. Les conférences se tiennent en anglais, sur réservation et payantes ; leur billetterie finance la gratuité du reste du festival.
Programme complet et disponibilités : freddie-days.com/fr/conferences.
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