Arts visuels
Keith Haring

Keith Haring (1958-1990) n’était pas musicien, et pourtant Montreux lui doit l’une des images les plus fortes de son histoire. Invité par Pierre Keller, il vient une première fois en avril 1983, puis revient en juillet pour le Montreux Jazz Festival. Il a vingt-cinq ans et sort à peine du métro new-yorkais où il dessinait à la craie. En dix jours il couvre la ville de ses figures, peint une œuvre de huit panneaux face au Casino, et revient trois ans plus tard signer l’affiche des vingt ans du festival avec Andy Warhol.
Keith Haring à Montreux : dix jours de juillet 1983
Pierre Keller, celui par qui la Suisse est arrivée
C’est au Vaudois Pierre Keller que Keith Haring doit sa découverte du pays : il l’emmène au festival de Montreux et lui ouvre ses adresses.
Keller le présente aussi à ses amis artistes. Parmi eux, Jean Tinguely, qu’il retrouvera à Lausanne.
Sa première venue date d’avril 1983, quatre mois avant le festival. Le 9 avril, Keller l’emmène chez un vigneron de Grandvaux, Alain Parisod. Les trois hommes partagent une bouteille à sa table, et Haring dessine dans le livre d’or, en deux ou trois coups de crayon, une grappe de raisin souriante, signée et datée.
Le vigneron l’a gardée : sortie du livre en 2018 pour une exposition new-yorkaise et assurée cinquante mille dollars, elle n’a jamais été vendue. Quarante ans plus tard, elle est devenue l’étiquette d’une cuvée, « Le Pot Joyeux » (Le Courrier).

L’affiche de 1983
Avant même d’arriver, il avait donné au festival son image de l’année. Ses figures habillent l’affiche du Montreux Jazz Festival 1983, et le t-shirt qui va avec : celui qu’il porte sur la photographie de Roxanne Lowit, en tête de cette page.

C’est sa première affiche pour Montreux. Il en signera une seconde trois ans plus tard, pour les vingt ans du festival, avec Andy Warhol.
Ce que disent les archives de l’invitation
Le dossier de l’opération a été conservé. En février 1983, une note signée Laurent Hubert circule à Montreux pour présenter l’artiste : un garçon de Kutztown, en Pennsylvanie, passé par la School of Visual Arts, qui dessine à la craie blanche sur les panneaux publicitaires périmés du métro new-yorkais, se fait courser par la police, et vient d’avoir sa première exposition personnelle chez Tony Shafrazi.
Le 24 mars, Pierre Keller lui écrit à New York, au 325 Broome Street. Il s’excuse de l’avoir manqué à Paris, lui annonce que son billet l’attend au bureau Swissair de la Cinquième Avenue à partir du mardi 5 avril, et que tous ses frais à Montreux seront pris en charge. Il lui demande d’apporter de quoi alimenter la presse suisse : photographies noir et blanc, diapositives, ektachromes, catalogues, autocollants, badges, et souhaite commander cent catalogues et mille badges de chaque motif.
La lettre se termine sur une phrase qui dit l’attente : « The people in Montreux feel very excited about your coming to Montreux in April and of course in July, when we will make it a really great happening. »
Juillet 1983 : dix jours à Montreux
Il arrive le mercredi 6 juillet 1983 avec son compagnon. Pierre Keller les accueille. Ils logent à l’hôtel Eden au Lac, dans la rue du Théâtre, presque en face du chantier où l’artiste va travailler, et prennent leurs repas au Casino. Ils repartent le 16 juillet.
Keller avait baptisé l’affaire « l’opération Keith Haring » : un budget prévisionnel de 24 670 francs. L’œuvre réalisée face au Casino coûta, elle, 2 000 francs au festival.
Un « Keith Haring Festival » dans toute la ville
Il ne s’en tint pas au chantier. Pendant dix jours il intervint un peu partout, sur des panneaux publicitaires comme sur des affiches. Dans sa correspondance, Pierre Keller parlait d’un véritable « Keith Haring Festival ».
Le 14 juillet, il organisa un « Keith Haring Day » à la discothèque du Casino, Le Platinum. Entre deux interventions, on le vit au chalet de Claude Nobs, à Haut-de-Caux, à table avec l’humoriste Emil Steinberger. Il ne dessinait pas que sur les murs : les gens y passaient aussi, et Claude Nobs porte sur cette photographie les traits de son feutre.


Huit panneaux, rue du Théâtre : l’œuvre disparue puis retrouvée
L’œuvre principale de son séjour recouvrait un immeuble alors en construction, côté rue du Théâtre. Huit panneaux d’acrylique suspendus aux échafaudages, face au Casino. Il y travailla les jeudi 7 et vendredi 8 juillet 1983 : deux jours seulement, d’après les documents du festival, parce que celui-ci ouvrait le vendredi et qu’il avait d’autres tableaux à peindre.

Les dimensions varient selon les sources : les documents du festival donnent près de deux mètres de haut sur douze de long, la presse a parlé d’un panneau de dix mètres sur trois.
Peu après le festival, l’œuvre disparut. On raconta que les panneaux avaient peut-être été jetés par les ouvriers du chantier. Pendant plus de quarante ans, la photographie prise par Robert Di Salvo, alors employé de l’architecte de l’immeuble, resta le principal témoignage de l’ensemble.

Elle n’avait pas disparu. Restée de longues années dans une collection privée, elle est aujourd’hui visible à l’hôtel Faena, dans le quartier de Chelsea à New York, sous le titre « Montreux Jazz Festival ». Elle y occupe un lieu de passage, ce qui lui rend la dimension publique que Keith Haring cherchait dans son travail.

L’œuvre restée sur place, au 2M2C
Une autre œuvre de ce séjour n’a jamais bougé, et se voit encore : Keith Haring l’a peinte en juillet 1983 au 2M2C, le centre de congrès des quais. Des figures rouges et bleues qui dansent, un chien qui aboie, des cœurs : le vocabulaire qu’il déployait alors dans le métro de New York.
Elle occupe un hall du bâtiment. C’est le second grand format qu’il a laissé à Montreux : celui de la rue du Théâtre, lui, est parti à New York.

La toile offerte à Ney Matogrosso
Le chanteur brésilien Ney Matogrosso se produisait au festival. Keith Haring peignit pendant son concert, sur scène, et dédicaça la toile : « For Ney Matogrosso ». Le réalisateur Esmir Filho résume la scène en une phrase : « C’étaient deux artistes en train de dialoguer, là, au milieu du festival. »
La toile fut laissée à sécher. « Quand ils sont allés la chercher, le lendemain, on l’avait volée. Personne ne sait où elle est. » Elle n’a jamais reparu.
Quarante-deux ans plus tard, elle est revenue par le cinéma. Dans « Homem com H », la biographie filmée de Ney Matogrosso sortie en 2025, une toile portant la dédicace est accrochée au-dessus du lit du chanteur, dans plusieurs scènes. Le réalisateur l’a fait reconstituer : « Symboliquement, nous avons rendu le tableau au Ney de la fiction » (Revista Fórum).

Une photographie prise cette année-là dans les jardins du Montreux Palace réunit Elba Ramalho, Caetano Veloso, Ney Matogrosso, Claude Nobs, Milton Nascimento et Keith Haring.

La Land Rover d’Edouard Curchod
Parmi les surfaces qu’il couvrit de ses figures, il y eut une voiture. Elle n’appartenait pas à l’office du tourisme mais au photographe Edouard Curchod, celui-là même qui a laissé la plupart des images de ce séjour : une Land Rover Série III 109 Station Wagon de 1971.
Elle a quitté la Suisse. De décembre 2016 à juin 2017, elle a figuré à Los Angeles dans l’exposition « The Unconventional Canvases of Keith Haring », au Petersen Automotive Museum. Une carrosserie peinte en un jour à Montreux, devenue pièce de musée.
L’affiche des vingt ans du festival, présentée avec Andy Warhol
L’idée vient de Pierre Keller. Pour les vingt ans du festival, il voulait « faire une jam session » et réunir deux ou trois artistes. Il appela Keith Haring, qui proposa Andy Warhol. « Andy ne parle pas beaucoup, mais ils sont très bons amis », racontera Keller : Warhol accepta aussitôt. Les deux hommes travaillèrent trois jours dans l’atelier de Broadway, à New York, à la fin de 1985, et produisirent une dizaine de projets.

« J’ai choisi celui-ci parce que je le trouvais le meilleur, dit Keller. Un artiste peut faire un très bon dessin qui ne fera pas une bonne affiche. Une bonne affiche n’est pas la simple reproduction d’un tableau. Keith Haring avait un sens extraordinaire du public et de ce qu’une image doit dire d’un festival de jazz. » L’affiche fut imprimée en Suisse sous sa conduite, en sérigraphie, à cinq mille exemplaires vendus quinze dollars (Detroit Free Press, 25 août 1986).

Elle servit à la fois au vingtième Montreux Jazz Festival et au septième Montreux-Detroit Jazz Festival. Elle fut présentée à New York en mars 1986, Haring et Warhol côte à côte.
Andy Warhol mourra l’année suivante, en février 1987 ; Keith Haring trois ans plus tard, en février 1990. Cette photographie est l’une des dernières à les montrer ensemble.
Juin 1987 : Jean Tinguely, devant la galerie Rivolta
Le 15 juin 1987, Keith Haring arrive à Genève par Zurich. Pierre Keller l’attend à l’aéroport, avec une surprise : le peintre François Boisrond, qui expose à Lausanne. Ils descendent au Beau-Rivage et mangent au bord de la piscine.
Le soir, au vernissage de Boisrond, ils doivent rencontrer Jean Tinguely. Haring y achète deux petits dessins au crayon. Tinguely arrive très en retard, « ce qui rend Pierre très nerveux, mais il ne se fait pas réprimander », note Haring dans son journal, accompagné de sa nouvelle compagne et de Jeffrey, « vraiment drôle, vraiment intelligent, et flamboyant d’une manière très sophistiquée ».
Le dîner se tient à l’hôtel. Keller a réglé le placement avec soin ; invité d’honneur, Haring se retrouve face à Tinguely et Boisrond. « On termine le repas en dédicaçant les badges et les menus », écrit-il. Il offre un dessin au fils du galeriste, qui lui demande des t-shirts : « et bien sûr, je lui en enverrai ». Puis il monte se coucher : son estomac le fait souffrir toute la nuit. C’est dans cet état qu’il commencera à dessiner, le lendemain matin, au Gymnase du Bugnon.
C’est ce soir-là que Jacques Straesslé les photographie devant la galerie Rivolta, rue de la Mercerie.

Un artiste de renommée au Gymnase du Bugnon
Le 16 juin 1987, Keith Haring passe au Gymnase du Bugnon, à Lausanne, où Pierre Keller enseignait. Celui-ci y organisait un workshop, et Keith Haring y dessina des affiches publicitaires pour Lucky Strike, sous l’objectif de Jacques Straesslé.

Il a raconté cette journée dans son journal : « Mardi 16 juin. Je me réveille avec l’estomac encore douloureux. On doit venir me chercher à 7 h 45 pour m’emmener à la banque, puis à l’école (Gymnase du Bugnon) retrouver Pierre. La banque est fermée, je ne peux donc pas encore déposer mon argent. J’ai des dollars de la fresque de Düsseldorf. Nous arrivons à l’école à 8 h 30. Je commence tout de suite les dessins à l’encre pour les affiches Lucky Strike. Chaque affiche doit contenir le logo de Lucky Strike, dessiné. Je fais neuf dessins avec des variantes d’idées différentes. Ils sont plutôt réussis : vu à quel point je me sentais misérable en commençant. »
« Le dernier dessin (le numéro 10) était un squelette fumant une cigarette, que j’ai donné à l’école pour être accroché dans la classe de Pierre. L’homme de Lucky Strike n’a pas trouvé ça drôle, mais je m’en moque. J’ai eu une réunion rapide avec lui à propos des affiches et, avec l’aide des élèves, nous en avons choisi quatre. Puis j’ai choisi les couleurs, fait un dessin pour expliquer les indications de couleur, et parlé du paiement. J’ai aussi dessiné un badge pour l’école. Les élèves (certains superbes) étaient plutôt intéressants et très intéressés. » (Keith Haring, Journals)
Le badge dont parle son journal existe : le dessin porte le nom du gymnase au-dessus d’une figure hilare, et il l’a signé au feutre sur le côté droit, « K. Haring © 87, June 16, Lausanne ». L’original, feutre et crayon de graphite sur papier vélin, mesure 36,3 sur 51,2 centimètres et appartient à la collection de Pierre Keller.
C’est dans ce même gymnase que David Bowie viendra plus tard s’essayer à la gravure, à l’invitation du même Pierre Keller.
Keith Haring à la Dolce Vita, à Lausanne
Le 2 octobre 1987, Keith Haring se tient dans le hall de la Dolce Vita, à Lausanne : il vient d’en dessiner le logo.
Ce dessin est aujourd’hui exposé au Musée historique de Lausanne : neuf lettres jaunes sur fond noir, l’enseigne du club, découpée dans un dessin plus large où deux danseurs-combattants disent l’énergie du lieu. Le club a vécu de 1985 à 1999 (24 heures).
Le rappeur Carlos Leal, qui y fit ses premières scènes avec Sens Unik, a raconté la commande en 2022 : « Pierre Keller orchestre la visite de Keith Haring à Lausanne. C’est là qu’il créera le logo du club mythique en échange de… douze bouteilles de vin : du Mouton Rothschild quand même, faut pas déconner. » Il situe la scène en 1985 ; la photographie du hall, elle, est datée du 2 octobre 1987.
Leal décrit ce que le club représentait : « La Dolce, mythique, révolutionnaire et à l’opposé de la bonhomie suisse bien pensante. Des punks, des rockeux, des bboys, des fêtards, le Lausanne bouge, la Lôzanne family. J’y ai vu les meilleurs concerts, y ai vécu les nuits les plus folles. »
Vidéos
27 novembre 1990 : l’émission Viva rend hommage à Keith Haring, mort du sida le 16 février de la même année. Après le documentaire « Drawing the Line » d’Elisabeth Aubert, un reportage de Christian Liardet et Eric Wagner revient sur ses liens avec la Suisse, de Pierre Keller au Collège du Bugnon.
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Le club lausannois dont Keith Haring dessina le logo, et où Sens Unik fit ses premières scènes.



































